(Aps) – L’absence du pouvoir bicéphale sénégalais incarné par le président Léopold Senghor et le chef du gouvernement Mamadou Dia, le 26 août 1958, à l’accueil agité du Général de Gaulle à Dakar, a été longtemps assimilée à une fuite en avant de leur part, mais leur ami commun Roland Colin apporte des réponses dans son livre ‘’Sénégal, notre Pirogue. Au soleil de la liberté’’, Paris, Présence Africaine.
"Senghor est à Paris, hors d’atteinte (pour ses sacro-saintes vacances normandes). Dia, après les épreuves exténuantes des joutes politiques récentes, s’ajoutant à ses charges de gouvernement, est allé, pour sa part, reprendre quelques forces en Suisse, en prévision des échéances proches qui s’annoncent rudes’’, écrit Colin dans son ‘’Journal de bord’’ de 397 pages sur le Sénégal de 1955 à 1980, paru en juillet 2007.
Ancien élève de Senghor à l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, (Enfom), l’auteur fut plus tard conseiller technique de Dia à la présidence du Conseil de gouvernement du Sénégal, auquel il restera fidèle jusqu’à présent. Avec minutie, il remonte le temps de cette période agitée des relations franco-africaines, marquée par des fortes poussées nationalistes. Le contexte mondial était, en effet, dominé par une vague de mouvements de libération nationale.
A Dakar et un peu partout en Afrique occidentale française, le débat se posait et les tendances étaient apparemment favorables à l’indépendance (Congrès de Cotonou). Pour Paris, c’était l’heure du choix qu’il fallait imposer à ses ex-dominations tentées par l’aventure. L’été arrivé, certains étaient en vacances, d’autres essayaient de prendre les choses en main. Les choses se précipitèrent et prirent une allure dramatique.
‘’Jean Collin, au Cabinet, Valdiodio Ndiaye, ministre de l’Intérieur, ‘gardent la maison’, pour ce que l’on peut imaginer comme un bref interlude. Et brusquement, la nouvelle de chocs inattendus. De Gaulle a décidé, sans consulter ses partenaires du Sud, d’entreprendre une ‘grande tournée’ de quelques capitales stratégiques : Tananarive, Brazzaville, Conakry, Dakar’’, rappelle Roland Colin, lui-même faisait parmi des vacanciers au moment des faits, avant d’en être tiré par son ‘’patron’’.
‘’Oui, Dakar bouge. L’Afrique bouge, alors qu’en France le pouvoir gaulliste, au bout du compte, semble avoir la situation bien en main’’, explique-t-il. Mais aussi, il donne la température qu’il faisait à Dakar : ‘’Senghor, en effet, avait accepté l’option indépendantiste, mais en l’accolant à la préservation de ‘liens solides avec la France. Mamadou Dia, lui, dans un premier temps, avait pris position pour l’indépendance immédiate’’.
Dans un élan de justification, Colin affirme ‘’Il (Dia) avait espéré rallier Senghor à ce choix, en faisant valoir que, s’il était souhaitable de nouer des liens avec la France, ce devrait être dans le cadre d’une structure confédérale d’Etats indépendants, et non d’une entité fédérale unique, paraissant difficilement compatible avec l’indépendance effective de ses membres’’.
‘’L’un (Senghor en Normandie) et l’autre (Dia en Suisse) ne se sentaient pas tenus d’accourir précipitamment à Dakar, et ainsi manifester une sorte d’allégeance passive au chef du gouvernement français. Ils insistèrent sur le fait que leur absence ne résultait pas, à leurs yeux, d’une décision délibérée, mais d’une situation de fait dont ils récusaient totalement la responsabilité’’, rapporte ‘’Sénégal, notre Pirogue’’.
De Gaulle reçut ‘’un accueil triomphal, à quelques nuances près’’ à Tananarive et Brazzaville, mais il ‘’se heurta, à Conakry, à la décision ferme Sékou Touré de choisir l’indépendance’’. ‘’A l’étape de Dakar qui suivit, il fut accueilli, lors d’une manifestation publique, place Protet, par Valdiodio Ndiaye assurant l’intérim de Mamadou Dia, ainsi que par Lamine Guèye. Le ministre de l’Intérieur reprit dans son allocution les conclusions du Congrès de Cotonou. Jean Collin, directeur de cabinet de la présidence du Conseil, en avait préparé avec lui les termes, en résonance avec ce qu’ils savaient, l’un et l’autre, des positions de Dia’’.
‘’S’ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent ! La France ne s’y opposera pas !’’, répliqua, avec force, de Gaulle aux slogans vigoureux qui l’avaient heurté. Sur la place qui allait devenir celle de l’Indépendance, une foule s’était assemblée avec ‘’une importante fraction des manifestants, dépêchée par les amis d’Abdoulaye Ly et les groupes indépendantistes les plus radicaux’’. Les pancartes revendiquant l’indépendance immédiate étaient insupportables au Général-président français.
‘’De Gaulle était rentré à Paris, à la fois offusqué et pragmatique. Il acceptera, par la suite, que la Commission constitutionnelle ouvre le jeu en prévoyant la possibilité de transférer des compétences jusqu’alors communes aux Etats qui le souhaiteraient, par le biais de négociations complexes. Par-là s’ouvrirait, d’une certaine façon et sous certaines conditions, la voie vers l’indépendance. Il restera, par contre, inflexible sur la question des Fédérations, donnant ainsi raison à Houphouët-Boigny contre les Sénégalais’’, analyse Roland Colin.
Les incidents de Dakar et la réaction du Général poussèrent les deux vacanciers en chef, Senghor et Dia, à se retrouver très rapidement en Normandie, à Gonneville-sur-Mer. ‘’L’entretien fut dramatique’’, rapporte leur ami commun qui a la primeur, à des moments cruciaux, de leurs échanges ou de leurs confidences respectives.
Selon Colin, ‘’Dia découvrait, chez son compagnon et ami (Senghor), un aspect de sa personnalité qu’il était à des lieues d’imaginer. Ce pouvait être la rupture entre les deux hommes (…). Puis le cours de l’histoire se déroulera, jusqu’à la crise majeure de 1962, la rupture inimaginable entre les deux hommes, l’emprisonnement cruel de Dia, dans la solitude interminable de Kédougou, enfin, au bout de douze ans, l’issue tant attendue, dont j’ai eu le devoir de témoigner en acteur direct.’’
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