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| La nouvelle donne chinoise en Afrique * |
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La Chine demeure une nation énigmatique. Portée par une civilisation de plus de 5000 ans, elle constitue de ce fait l’Etat-nation le plus ancien au monde. Aujourd’hui, elle s’impose comme l’une des puissances respectée, voire crainte, tant en raison de son poids démographique que de ses atouts économiques susceptibles de la propulser, d’ici 2040, au premier rang mondial de la compétition économique, comme le prédit la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, que l’on ne saurait suspecter de complaisance à son égard.
Martin Wolf, l’un des plus brillants analystes de l’économie mondiale, n’hésite pas à écrire dans le Financial Times que « La Chine change le monde entier ».
L’historien Niail Fergusson, lui, n’hésite pas à placer l’émergence de la Chine dans une perspective globale qui voit l’Occident chuter après un sanglant 20ème siècle et une réorientation du monde vers l’Est.
Le réveil de la Chine est un phénomène unique dans l’histoire mondiale par son ampleur. Le seul exemple qui s’y apparente, de loin, est la montée en puissance de l’Amérique après sa guerre civile.
L’Afrique, bien sûr, est concerné par ce tsunami des temps modernes. Or le débat sur la problématique chinoise en Afrique fait encore défaut, bien qu’elle constitue un extraordinaire retournement de tendance sur le continent. voici quelques années en effet, à la fin du 20ème siècle, la Chine n’était plus considérée comme un acteur important sur la scène africaine, au point que beaucoup l’en avait hâtivement rayée !
Pourtant, outre sa rapidité, la montée en puissance de la Chine sur le continent engendre des conséquences, négatives ou positives, sur la configuration actuelle de l’Afrique et sur ses perspectives, immédiates et à long terme.
L’irruption du dragon asiatique s’accompagne ainsi d’une offre alternative de développement, que certains nomment « Consensus de Pékin ». Auréolée des succès enregistrés du fait de ses réformes économiques internes, elle a le vent en poupe au moment où s’essoufflent les modèles et recettes occidentaux qui régnaient naguère sur le continent. En somme, la Chine a mis fin à la pensée unique imposée par le monde occidental à l’Afrique à partir des années 1980 et, surtout, au lendemain de la fin abrupte de la guerre froide.
Le temps est révolu où le développement de l’Afrique n’était analysé qu’à travers le seul prisme des politiques néo-libérales centrées sur la réduction du rôle de l’Etat promues par les pays occidentaux et leurs relais technocratiques, à savoir les institutions de Bretton-Woods.
Rassemblées dans un corpus de prescriptions économiques que l’économiste Jon Williamson désigna, en 1989, comme le « Consensus de Washington », elles étaient prolongées par l’exigence d’un ajustement politique : la démocratisation.
Avec l’entrée de la Chine, le continent africain peut compter sur ce que, faute de mieux, il est convenu d’appeler modèle chinois, tant il est composé d’ingrédients répudiés par la vulgate néo-libérale. L’Afrique manquait d’un tel levier depuis l’obsolescence de la principale alternative dont elle disposait à travers le modèle soviétique. Elle n’est plus orpheline de la guerre froide...
Cela signifie-t-il la réactualisation imminente du vieux jeu de balancier géopolitique qui avait naguère permis à l’Afrique de profiter du duel entre le monde occidental et le défunt bloc communiste ? Même si, entre l’Occident et la Chine, la compétition est moins idéologique en raison des motivations principalement économiques et diplomatiques de l’actuelle ambition chinoise en Afrique, le résultat est déjà le même que celui issu de la guerre froide.
A nouveau courtisée par des soupirants décidés à accéder à ses ressources naturelles, à son marché intérieur et à ses promesses géopolitiques, l’Afrique n’est plus cette fille esseulée, pour ainsi dire délaissée par ceux qui l’avaient désertée à la fin de la guerre froide.
Le « fait chinois », pour parler comme l’ancien ministre des Affaires étrangères de Grande Bretagne, Jack Straw, a créé le déclic.
Qu’il suscite des réactions contrastées, entre sinophobie et sinomania, n’est pas essentiel pour l’Afrique. Ce qui l’est en revanche, c’est l’urgente nécessité de dégager une perspective africaine pour éviter que la relation sino-africaine continue d’être, comme cela a été le cas jusqu’à présent, une relation unilatéralement dirigée par Pékin.
L’Afrique peut tirer profit de la montée en puissance de la Chine mais à la condition qu’elle s’en donne les moyens conceptuels et programmatiques.
Il faut aussi que la discussion soit franche, que les Chinois se départissent de leur discours trop policé.
Après l’avoir laissé entrer largement à son insu, l’Afrique doit garder un oeil sur le dragon asiatique
Une présence massive et diversifiée
La présence chinoise frappe tout visiteur qui parcourt ce continent. Un exemple, dans la ville de Dakar, suffit pour le confirmer. Se promener sur ce qui s’appelle encore officiellement Boulevard Général De Gaulle permet de mesurer facilement la prégnance de la Chine au Sénégal. Envahie par les commerçants chinois, l’avenue mériterait de changer de nom pour celui de Mao-Tse-Toung. Il faudrait, en vérité, songer à créer plusieurs Boulevard Mao tant les chinois ont essaimés à travers le continent ces dix dernières années. Ils sont partout, et dans tous les métiers !
Entre 800 mille et un million d’entre eux vivent en Afrique. On les retrouve dans les raffineries du Soudan, dans les projets routiers ou urbains de l’Angola, dans les quartiers populaires du Togo au Bénin, dans les chantiers portuaires, aéroportuaires ou ferroviaires au Nigeria, ou au bas des buildings administratifs qu’ils construisent dans maints pays du continent.
Ils produisent des disques, rivalisent, à l’occasion, avec les vedettes de la musique africaine, font des beignets au Cameroun, sont dans l’industrie du pagne africain où les mama-benz du Togo sont laissées au bord de la route...Ils se lancent dans la lutte traditionnelle au Sénégal, et fixent même les normes de l’industrie de la prostitution en important des prostitués chinoises qui, par exemple, dominent désormais les nuits de plusieurs villes comme Douala.
Cette présence humaine importante, ou dois-je dire ce péril jaune, n’est pas la seule caractéristique qui différencie la projection du pouvoir Chinois sur le continent de celles de précédents intervenants extérieurs, notamment les forces coloniales européennes qui ont mis la main sur l’Afrique par des ports, des forts, et en y envoyant des soldats, des missionnaires religieux et des fonctionnaires.
La Chine, elle, a préféré user de l’un de ses avantages comparatifs, à savoir sa main d’oeuvre bon marché. Depuis le lancement de sa réforme économique en 1978, qui s’est soldé par la perte de dizaines de milliers d’emplois dans les secteurs étatiques, la Chine n’avait d’autre choix que de laisser partir des vagues de citoyens vers le continent africain, quitte à se trouver sous le feu des critiques de ceux qui affirment qu’elle prive ainsi l’Afrique de son avantage dans ce même domaine.
La donne chinoise n’est pas seulement humaine. Elle est aussi, de plus en plus, l’expression d’un pays qui veut satisfaire sa soif énergétique et ses besoins en minerais pour maintenir son taux de croissance autour des 10% qu’elle aligne depuis presque un quart de siècle.
C’est en particulier depuis 1993, quand sa production locale en énergie pétrolifère ne suffisait plus à absorber ses besoins, que la Chine a entrepris de chercher de l’énergie partout à travers le monde. L’Afrique, du coup, s’est trouvée hissée à un rang géostratégique inédit.
La quête de l’énergie est menée au pas de course par ses multinationales, dont l’une, Petrochina, totalise la plus grande capitalisation boursière au monde, avec plus de 1000 milliards de dollars. Désormais, on connaît aussi sur le continent l’importance de sociétés comme Sinopec ou CNOOC, à l’avant-garde de la bataille pour gagner les contrats pétroliers africains.
A coup de milliards de dollars, en Angola, au Soudan, au Nigeria, au Kenya ou au Tchad, la Chine est soudain devenue un des principaux acteurs d’une industrie pétrolière africaine revigorée par la persistance des incertitudes au Moyen Orient.
Mais ce n’est pas seulement sur ce terrain que s’exprime l’ambition économique de la Chine en Afrique.
Près de 800 entreprises chinoises, de taille plus ou moins grandes, sont désormais installées sur le continent où elles concurrencent d’autres acteurs étrangers et locaux, non seulement pour accéder aux ressources du sol et du sous-sol africain, mais aussi pour contourner les quotas imposés aux entreprises basées en Chine par les pays industrialisés, ou encore pour bénéficier des avantages commerciaux concédés à l’Afrique dans le cadre de l’Agoa ou des accords commerciaux avec les USA et l’Europe.
Par leur présence massive, leur capacité à soumissionner avantageusement sur certains marchés de travaux publics, ou en important des produits manufacturés à des prix défiant toute concurrence, les entreprises chinoises ont bouleversé la donne économique en Afrique. Elles sont si compétitives qu’elles contraignent maintenant les acteurs traditionnels africain, libanais, français ou américains, à battre en retraite. Leur unique alternative est désormais de devenir des sous-traitants des Chinois, ou de quitter l’Afrique tout simplement.
La percée chinoise est aussi perceptible dans le secteur financier. Par l’entremise de certaines de ses institutions financières, pour la plupart nées en 1994 dans la foulée de la réforme du système bancaire, la Chine s’est imposée comme le plus sérieux prétendant au financement des importants besoins africains. C’est ainsi qu’en 2005, la banque d’export import Exim a financé pour 15 milliards de dollars de projets, soit plus de trente fois ce que ses rivales française, américaine ou britannique ont pu offrir. D’ici l’an 2010, la même institution s’est engagée à investir 20 milliards de dollars dans des infrastructures africaines. la Banque de développement de Chine, elle aussi née il y a moins de quinze ans, dispose, avec 440 milliards de dollars, de plus d’actifs que la banque mondiale et la banque asiatique réunies.
On relèvera aussi les 5 ou 6 milliards de dollars investis par la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC) pour acquérir 20 pour cent des actions de la banque Sud africaine Standard Chartered, soit le plus gros investissement extérieur jamais réalisé en Afrique du Sud.
En 2007, avec 9 milliards de dollars injectés, la Chine a détrôné la Banque mondiale comme principale source d’investissement en Afrique, et c’est à peine si elle prête attention aux sollicitations de partenariat de son Président Robert Zoellick.
Mentionnons aussi les effets induits de l’appétit de la Chine pour les matières premières africaines, ce qui tire leurs prix vers le haut. La Chine se pose de surcroît en prêteur de premier ressort pour leur exploitation, notamment au Gabon où elle a misé entre 4 et 8 milliards de dollars pour le gisement de fer de Belinga, en RDC où elle a investi plus de 5 milliards de dollars dans le domaine minier.


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